Renoncer à la maîtrise : ce que Roustang a ouvert
En juillet 2009, le magazine Psychologies publiait un entretien de Valérie Colin-Simard avec François Roustang sur le lâcher-prise. J’avais mis cet entretien en ligne ici, intégralement. C’était une erreur — et je préfère la corriger en public.
Reproduire un texte paru ailleurs, c’est dupliquer un contenu qui existe déjà, et c’est laisser croire qu’on n’a rien à en dire. Ce n’est pas ce que je fais en consultation. Alors voici l’inverse : ce que je retiens de Roustang, ce que je discute chez lui, et ce que trente ans de pratique en ont fait.
Ce que Roustang appelait lâcher-prise
Sa définition est brutale de simplicité : renoncer aux intentions, aux projets, à la maîtrise de son existence. Un abandon de la pensée, de la volonté — et même du résultat. Celui qui ne cherche plus rien n’attend plus rien, et devient disponible à autre chose.
Il ajoutait une idée que je trouve plus forte encore : la personne qui veut guérir est dans la position du créateur. Un peintre, un poète, n’exécutent pas un plan. Ils se laissent inspirer. Inventer suppose d’accepter l’inconnu, donc de ne pas savoir à l’avance ce qui va se passer. Une thérapie qui sait d’avance où elle va n’invente rien.
Ce que ce n’est pas : la résignation
C’est la distinction la plus utile de tout l’entretien, et celle qu’on cite le moins.
La personne résignée se soumet, mais garde en elle du ressentiment, du regret, un sentiment d’injustice. Elle a plié sans accepter. Le lâcher-prise, lui, prend la situation entière — y compris ce qui est injuste — non pas parce que c’est bien, mais parce que c’est là. Roustang disait à ses patients de commencer par « poser vos pieds là où vous êtes ». On ne part pas d’où l’on voudrait être.
Le corps avant la compréhension
Sa préconisation pratique tient en peu de mots : oublier ses projets, revenir dans son corps, se le réapproprier. Vérifier qu’on a deux pieds, deux jambes, que la vie circule. D’où l’importance qu’il donnait au geste plutôt qu’à l’explication.
Il utilisait une image que je reprends souvent : la nappe phréatique. En surface, les plantes et les arbres, tout ce qui s’agite et qu’on voit. En profondeur, une source immobile sans laquelle rien ne pousse. Une thérapie réussie apprend à se situer aux deux niveaux à la fois.
Là où je ne le suis pas
Roustang soutenait qu’il fallait cesser de s’occuper de ses émotions — qu’elles ne sont que les témoins d’un passé déjà mort. Il précisait ne pas vouloir les faire taire, mais les laisser rejoindre le silence d’où elles sont sorties. La nuance est réelle. Elle ne survit pas au premier partage sur les réseaux.
Or, formulée sans cette nuance, la consigne devient de l’évitement émotionnel. Et l’évitement émotionnel n’est pas un remède à l’anxiété : c’est l’un de ses principaux facteurs d’entretien. Je le vois chaque semaine au cabinet.
Ma seconde réserve porte sur le « tout va bien » de départ. Adressé à quelqu’un qui traverse un traumatisme actif, un deuil récent, une emprise en cours, c’est une phrase violente. Le lâcher-prise n’est pas un point de départ qu’on demande au patient. C’est un point d’arrivée qu’on rend possible.
Ce que la Thérapie Neuro-Intégrative en fait aujourd’hui
Roustang décrivait en langage phénoménologique quelque chose qu’on peut aujourd’hui décrire en langage de régulation. Les deux ne s’opposent pas : le second rend le premier enseignable.
Vouloir tout maîtriser n’est pas un trait de caractère, ni une faute morale. C’est un automatisme, entretenu par des états timériques disruptifs — la peur qui a pris la main sur le pilotage et ne la rend plus. Tant que cet automatisme tourne, on peut expliquer à quelqu’un qu’il gagnerait à lâcher : il ne lâchera pas. Personne n’a jamais lâché prise sur commande.
C’est pourquoi, en TNI, on ne demande pas au patient de renoncer au contrôle. On travaille le ré-encodage de l’automatisme lui-même, hors induction hypnotique, jusqu’à ce que l’autorégulation cognitivo-émotionnelle redevienne disponible. Le relâchement n’est pas la consigne. C’est ce qui apparaît quand l’automatisme cesse d’être alimenté.
Se libérer de l’impact, conserver la sagesse de l’expérience, se redéployer. Roustang aurait sans doute trouvé la formule trop technique. Elle décrit pourtant assez bien ce qu’il obtenait.
Hommage à ceux qui ouvrent la voie
François Roustang (1923-2016) a été jésuite, puis psychanalyste à l’École freudienne de Paris, puis hypnothérapeute. Trois fois il a changé de langage, et chaque fois il a payé le passage. On lui doit d’avoir sorti l’hypnose du folklore pour en faire une question sérieuse — non pas une question sur le sommeil, mais sur la veille.
Discuter ses positions, comme je viens de le faire, est un luxe de second arrivant. Il a fallu que quelqu’un tienne la porte.
Vous vous reconnaissez ?
Si vous êtes de ceux qui contrôlent tout parce que lâcher fait peur, ce n’est pas un défaut de volonté qu’il faut corriger. C’est un automatisme qui se travaille. Et si ce contrôle se joue surtout dans vos liens — retenir, convaincre, réparer — j’en ai fait un article à part : les relations qui usent, et ce qui vous retient d’arrêter. Je reçois en cabinet à Mondeville, à cinq minutes de Caen, et en téléconsultation.
Source de l’entretien commenté : François Roustang, entretien avec Valérie Colin-Simard, Psychologies, juillet 2009. Le texte intégral appartient à ses auteurs ; cet article en propose une lecture et une discussion.
